Foi et raison : l’option pascalienne du pari en l’existence de Dieu

Voici un texte de Pascal que j’ai donné en cours pour certaines classes… C’est un texte important pour réfléchir au statut de la croyance religieuse et  son rapport à la raison (et à la démonstration). La position pascalienne est alors subtile. Il s’agit de critiquer vivement les tentatives habituelles de démonstration (preuve sontologique et cosmologique) tout en n’excluant pas une conciliation entre foi et raison. L’idée est de comprendre que si l’existence de Dieu ne peut pas être démontrée, cela ne signifie pas qu’il soit irrationnel de croire. Pascal prétend même que ce qui est déraisonnable, c’est de ne pas croire. Le modèle d’argumentation n’évoque pas alors une démonstration nécessaire mais se fonde sur la probabilité pour calculer le choix qu’il est le plus raisonnable de suivre. Pour l’auteur, ce qui serait déraisonnable, ce serait de refuser la croyance pour de mauvaises raisons c’est-à-dire pour suivre et légitimer nos passions.

 

  • Blaise Pascal, Les Pensées, fragment L418 sur le pari.

[…]S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n’est pas nous, qui n’avons aucun rapport à lui.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l’exposant au monde, que c’est une sottise, stultitiam ; et puis, vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas ! S’ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole : c’est en manquant de preuve qu’ils ne manquent pas de sens.

[…]

– Examinons donc ce point, et disons : “Dieu est, ou il n’est pas.” Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien.

- “Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.”

- Oui ; mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter.

- “Cela est admirable. Oui, il faut gager ; mais je gage peut-être trop.”

- […] Et ainsi, notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l’infini à gagner. Cela est démonstratif ; et si les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là l’est.

- “Je le confesse, je l’avoue. Mais encore n’y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ?”

- Oui : l’Ecriture, et le reste, etc.

- “Oui ; mais j’ai les mains liées et la bouche fermée ; on me force à parier, et je ne suis pas en liberté ; on ne me relâche pas. Et je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse ?”

- Il est vrai. Mais apprenez au moins que votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez, vient de vos passions. Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l’argumentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. […] Suivez la manière par où ils (les croyants) ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira.

- “Mais c’est ce que je crains.”

- Et pourquoi ? qu’avez-vous à perdre ?…

- Mais, pour vous montrer que cela y mène, c’est que cela diminue les passions, qui sont vos grands obstacles.

Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n’en aurez-vous point d’autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie, et que, à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant du néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné. […]

 

 

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