Texte de Kant : définition de l’art.

Ce texte de Kant mérite d’être lu et connu afin de définir précisément la notion d’art. L’idée est de retenir la distinction entre la production naturelle et la production par l’art, puis de savoir utiliser la distinction entre artisanat/science/art. La démarche de Kant est progressive et permet, au fur et à mesure, d’éliminer les ambiguïtés en distinguant le travail de l’artiste d’autres notions proches. Ce texte peut être utilisée pour une réflexion sur l’art mais aussi sur la technique, voire sur la science.

- La distinction entre production naturelle et production par l’art mobilise la différence entre une causalité purement efficiente et aveugle et une causalité impliquant une libre réflexion et une finalité dans la transformation de la nature.

- La distinction entre l’art et la science se joue dans l’idée de production. Là où la science  reste une connaissance inefficace des mécanismes et des lois de la nature, l’art est un savoir-faire qui n’existe que par sa capacité à transformer efficacement le réel. Il y a implicitement l’idée que le savoir-faire technique impliqué par l’art ne relève pas d’une connaissance théorique mais plutôt d’un apprentissage par l’habitude et l’expérience.

- La distinction entre l’artisanat et l’art se joue alors en partie dans la finalité de l’art. Il faut ici comprendre la distinction entre utilité de l’artisanat et inutilité de l’art. L’inutilité est à entendre comme ce qui ne répond pas à un besoin vital ou à un besoin matériel de confort. Cette distinction aurait alors un impact sur le ressenti de l’artisan et de l’artiste lors de leur acte de création. Le premier se sentirait contraint par son travail alors que le second serait épanoui. Cette distinction entre artisanat et art mériterait, à mon sens, d’être discutée et approfondie. Peut-on séparer radicalement ces deux activités ? L’artiste ne peut-il pas ressentir l’acte créateur comme un acte difficile ? L’artisan ne peut-il pas s’épanouir dans son activité ?

“1. L’art est distingué de la nature, comme le faire l’est de l’agir ou causer en général et le produit ou la conséquence de l’art se distingue en tant qu’œuvre du produit de la nature en tant qu’effet.

En droit on ne devrait appeler art que la production par liberté, c’est-à-dire par un libre-arbitre, qui met la raison au fondement de ses actions. On se plaît à nommer une œuvre d’art le produit des abeilles (les gâteaux de cire régulièrement construits), mais ce n’est qu’en raison d’une analogie avec l’art; en effet, dès que l’on songe que les abeilles ne fondent leur travail sur aucune réflexion proprement rationnelle, on déclare aussitôt qu’il s’agit d’un produit de leur nature (de l’instinct), et c’est seulement à leur créateur qu’on l’attribue en tant qu’art. Lorsqu’en fouillant un marécage on découvre, comme il est arrivé parfois, un morceau de bois taillé, on ne dit pas que c’est un produit de la nature, mais de l’art; la cause productrice de celui-ci a pensé à une fin, à laquelle l’objet doit sa forme. On discerne d’ailleurs un art en toute chose, qui est ainsi constituée, qu’une représentation de ce qu’elle est a dû dans sa cause précéder sa réalité ( même chez les abeilles ), sans que toutefois cette cause ait pu précisément penser l’effet; mais quand on nomme simplement une chose une œuvre d’art, pour la distinguer d’un effet naturel, on entend toujours par là une œuvre de l’homme.

2. L’art, comme habileté de l’homme, est aussi distinct de la science (comme pouvoir l’est de savoir), que la faculté pratique est distincte de la faculté théorique, la technique de la théorie (comme l’arpentage de la géométrie). Et de même ce que l’on peut, dès qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art. Seul ce que l’on ne possède pas l’habileté de faire, même si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève de l’art. Camper(1) décrit très exactement comment la meilleure chaussure doit être faite, mais il ne pouvait assurément pas en faire une.

3. L’art est également distinct du métier; l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s’il ne pouvait obtenir de la finalité (réussir) qu’en tant que jeu, c’est-à-dire comme une activité en elle-même agréable; on considère le second comme un travail, c’est-à-dire comme une activité, qui est en elle-même désagréable (pénible) et qui n’est attirante que par son effet (par exemple le salaire), et qui par conséquent peut être imposée de manière contraignante.”

(1) Pierre Camper (1722-1789), anatomiste hollandais.

Critique de la Faculté de juger (1790), § 43, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 198-200.

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